Pourquoi le numérique redonne ses lettres de noblesse aux ateliers de concertation

L’articulation des dispositifs numériques et présentiels dans un processus de participation est désormais devenue une nécessité, largement affirmée et réaffirmée par tous les acteurs, et il est rare de voir une consultation citoyenne dans laquelle les organisateurs ne s’attacheraient pas à la revendiquer.

Derrière cette vision largement partagée, l’idée sous-jacente est la suivante : le numérique ne pourrait se suffire à lui-même et devrait être accompagné de modalités de participation en présentiel, permettant d’incarner la démarche et d’organiser des échanges plus “humains”. Le numérique a même pu parfois donner l’impression de vouloir ringardiser la participation “présentielle” et s’y substituer. 

Et si finalement, avec quelques années de retours d’expérience, n’observait-on pas finalement tout le contraire ? En effet, loin de faire disparaître les ateliers, le numérique leur donne un tout nouvel élan, en leur permettant de faire ce qu’ils savent faire le mieux : créer les conditions d’un dialogue constructif entre participants, pour dépasser les points de désaccord naturels et originels. 

Il s’agit toutefois également de différencier ce que chaque dispositif est capable d’apporter au dispositif global, et ce qu’il n’est pas capable d’apporter. Numérique et présentiel ne sont ni interchangeables, ni tout à fait suffisants à eux seuls, mais bien complémentaires. 

Le numérique, un outil puissant de récolte des opinions

Le numérique ne peut certes pas tout. Néanmoins, il permet de réaliser une économie de moyens sans commune mesure avec le présentiel, dans sa capacité à récolter des opinions. À titre d’exemple, la consultation autour de la réforme des retraites, réalisée en 2018 en vue de rédiger les préconisations du Haut-Commissaire, a réuni : 

  • 20 000 participants sur la plateforme,
  • 800 participants lors d’ateliers en présentiel (8 ateliers au total, chacun réunissant une centaine de participants). 

Le numérique permet sans conteste de massifier : la participation est plus simple, plus rapide, et chacun peut y accéder à tout moment. Du point de vue de l’organisateur, il est également bien moins coûteux que le présentiel, qui limite la possibilité de réunir des participants en nombre aussi important que via une plateforme numérique. Ainsi, le numérique élargit le nombre de participants et par voie de conséquence la diversité des opinions exprimées. 

Quand et selon quelles modalités organiser les ateliers pour un processus cohérent ?

La possibilité de massification ouverte par le numérique ne permet pas de remplacer la participation en présentiel, et aucun des deux processus ne peut se substituer à l’autre. L’idée est plutôt de se servir de cette récolte massive d’opinions, permise par le numérique, afin d’irriguer les ateliers (et vice versa : les résultats des ateliers ayant toute leur place dans les débats sur la plateforme). Car le point d’attention principal est là : il ne s’agit pas de débats parallèles car l’un est présentiel et l’autre numérique ! Il s’agit d’une seule et même consultation, dont l’objectif premier de l’articulation des dispositifs doit être la cohérence. 

Nous proposons donc ici une inversion des termes du débat, en invitant à se poser la question suivante : comment articuler les ateliers à une plateforme numérique ?

Ainsi, les processus obtenus sont plus cohérents : le dispositif présentiel nourrit le dispositif numérique, et inversement.

Avant la consultation

Objectifs : 

  • Créer la confiance en impliquant les citoyens / les parties prenantes dès le début 
  • Préparer les contenus soumis à consultation et les règles 

Modalités :

  • Définir les règles en amont : sur quelle base seront choisis les éléments structurants pour la suite du processus ? 
  • Communiquer en toute transparence sur les résultats de ces ateliers 

Exemple : co-construire le règlement du budget participatif avec les habitants, comme l’ont fait les départements du Puy-de-Dôme et de la Meuse

Pendant la consultation

Objectifs : 

  • Élargir la participation à des publics plus éloignés du numérique
  • Obtenir une grande diversité d’opinions exprimées
  • Animer le processus et le rendre vivant 

Modalités :

  • Communiquer sur les différents dispositifs 
  • Publier des compte-rendus des ateliers 
  • Reverser les contributions issues des ateliers dans la plateforme 
  • Fonder ces ateliers sur les contributions de la plateforme (points de dissensus, etc.) 
  • Réaliser une synthèse unique et cohérente

Exemple : organiser des réunions publiques pour informer et récolter des contributions dans le cadre de la consultation sur le Plan Climat Air Énergie, comme l’a fait Grand Poitiers

Après la consultation

Objectifs : 

  • Restituer les résultats de la consultation citoyenne
  • Approfondir les contributions : idées nouvelles, points clivants…
  • Arbitrer collectivement sur les suites à donner au processus

Modalités :

  • Inviter les participants les plus actifs / les auteurs des propositions les plus débattues ou soutenues à venir parler de leur idée
  • Restituer sur la plateforme : vidéos des ateliers, comptes-rendus… 

Exemple : publier l’avis des citoyens-évaluateurs recrutés dans le cadre de l’évaluation des aménagements provisoires sur l’espace public, comme l’a fait la métropole de Nantes.

Il s’agit donc, plutôt que de répéter en atelier ce que la plateforme de démocratie participative peut déjà faire à l’identique, de profiter de ce qu’offre le numérique au présentiel. Par exemple, lors d’ateliers réalisés au cours de la consultation en ligne, profitez de ces contributions massives pour pousser plus loin les réunions de concertation : partir de cette base vous permettra d’extraire les dissensus et points de failles, afin d’en faire l’objet des ateliers. Cette méthode permettra de pouvoir (enfin) dépasser le dissensus via la confrontation d’idées, de soulever les points de blocage, et de rentrer dans le détail de ce qui doit l’être par des échanges plus approfondis que sur l’outil numérique.

Organiser les dispositifs selon les apports complémentaires de chaque mode de participation

Il est important désormais de sortir des débats stériles en repensant ce qu’on désigne comme “l’articulation numérique/présentiel”, qui consiste beaucoup trop souvent en une parallélisation de deux dispositifs distincts, où la plateforme n’apporte pas de grain à moudre aux ateliers, et vice versa ; et où parfois même ces modalités de participation sont presque antagonistes (synthèses réalisées séparément, thématiques différentes traitées en atelier et sur la plateforme, etc.). 

Pour cela, il est primordial d’avoir toujours à l’esprit ce que chacun des outils peut apporter (massification par le numérique, approfondissement et délibération par le présentiel), et ce qu’il ne peut pas apporter, afin de penser les deux ensemble, selon les ressources et objectifs propres au projet participatif.